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VI
Pénétré d’une tristesse affreuse, j’allais
Me percher sur la gouttière
D’où mon père m’avait exilé.
Je ne dormais plus, je ne mangeais pas assez,
J’étais prêt de trépasser.
Je n’étais ni merle, ni pigeon, ni pie
Russe, ni tourterelle, ni perroquet, ni
Un oiseau quelconque. Dès lors
Que j’ai des plumes sur le corps
Des ailes et des pattes,
Je ne suis pas un monstre psychopathe.
Par quel mystère ces plumes, ces pattes, ces ailes
Ne sauraient-elles
Constituer un ensemble auquel
On puisse attribuer un nom ?
Je me posais encore des questions
Lorsque je fus interrompu
Par deux concierges
Qui se disputaient dans la rue,
A la porte d’une auberge.
-Ah ! Parbleu ! dit l’une d’elles à l’autre, si vous
En venez jamais à bout,
Je vous donne un merle blanc en cadeau !
-Dieu juste ! M’écriai-je, le voilà mon eldorado !
O Providence ! Je suis fils d’un merle et je suis blanc.
Je suis un merle blanc.
Ce que j’entendais
Modifiait beaucoup mes idées.
Au lieu de continuer à m’affliger,
Je commençai à me rengorger
Et à marcher fièrement le long de la gouttière,
En regardant l’espace d’un air victorieux et élitaire.
-C’est quelque chose, me dis-je
Que d’être un merle blanc :
Sans faux-semblant,
Je suis réellement un prodige.
On ne trouve point de telles rémiges
Sous le pas d’un baudet.
J’étais bien sot de m’attarder
A chercher mon semblable : c’est bien
Le sort du génie, c’est le mien.
Je voulais fuir le monde,
Je vais le confondre.
Puisque je suis cet oiseau sans nulle ressemblance
Et dont le vulgaire nie l’existence.
Je prétends me compter comme le Phénix, ni plus
Ni moins et mépriser le reste des volatiles russes
Ou non.je vais acheter les partitions de Mendelssohn
Et les poèmes de lord Byron.
Cette substantielle nourriture
M’inspirera un orgueil noble et pur,
Sans compter celui que Dieu m’a donné.
La nature m’a fait rare. Je vais me faire couronner.
Ce sera une gloire
De me voir.
Et au fait, si je m’exposais
Tout bonnement
Pour gagner beaucoup d’argent ?
Fi donc ! Quelle indigne pensée !
Je veux faire des poèmes comme Kacatogan
Mais en vingt-quatre chants,
Comme tous les grands.
Ce n’est pas assez, il y en aura cent-dix,
Avec des notes et un appendice !
Il faut que l’univers apprenne que j’existe bel
Et bien. Puisque le ciel
M’a refusé une femelle,
Je dirai du mal
De celles des autres mâles.
Les rossignols n’ont qu’à bien se tenir ;
Je démontrerai que leurs
Complaintes font mal au cœur.
J’entends avoir autour
De moi une cour
Composée de journalistes,
D’auteurs idéalistes
Et même de femmes de lettres.
J’écrirai pour Mlle Rachel un rôle champêtre.
Si elle refuse de l’interpréter,
A son de trompe, je vais ébruiter
Que son talent est bien plus mince
Que celui d’une vielle actrice de province.
J’irai à Venise. Je louerai le beau
Palais Mocenigo
Qui coûte quatre livres dix sous
Par jour. Là, je m’inspirerai de tous
Les souvenirs que l’auteur de Lara doit y avoir laissés.
J’inonderai le monde d’un déluge de rimes croisées.
Je ferai soupirer toutes les mésanges si belles,
Roucouler toutes les tourterelles,
Fondre en larmes toutes les bécasses,
Et hurler les vieilles chouettes rapaces.
Mes manuscrits
Se vendront au prix
De l’or. Mes livres s’achèteront.
Partout, même au-delà de l’horizon.
La renommée, la fortune me suivront sur chaque continent.
En un mot, je serai un parfait merle blanc,
Un véritable écrivain, fêté, choyé,
Admiré, envié.