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22 novembre 2016 2 22 /11 /novembre /2016 08:48

LES TRIBULATIONS D’UN OISEAU PAS COMME LES AUTRES

D’après «Le merle blanc», conte en prose d’Alfred de Musset

 

Mon père et ma mère

Formaient un ménage exemplaire.

Dans le jardin public

D’un quartier chic

De Paris.

IIs avaient élu domicile

Dans un grand nid

Tressé de confortables brindilles.

 

Chaque jour, à l’heure du thé,

Ils dégustaient

Les meilleurs vers de terre

Et les plus fins coléoptères.

Souvent, après le diner,

Ils aimaient entonner

De gaies ritournelles.

 

Ils n’eurent aucune querelle

Jusqu’à mon arrivée sur terre.

Mais cet événement,

Heureux généralement,

Mit mon père en colère :

Mon plumage blanc,

Inconnu de notre clan,

L’a fort tourmenté :

Avec qui maman

Avait-elle fauté ?

Elle jura ne pas avoir d’amant.

Moi, j’ai tenté à ma manière

D’adoucir les humeurs de mon père :

«Est-ce ma faute, mon papa,

Si je ne porte pas

Ta noire redingote ?»

Il fit taire mes parlotes

En me fessant

De coups d’aile puissants.

 

Quelques jours plus tard,

Il m’entendit vocaliser

Au fond du square.

S’approchant, il m’a lancé :

-«Est-ce ainsi qu’un merle siffle ? »

Et je reçus une paire de gifles.

Ne supportant pas son courroux,

Je me jetais à ses genoux.

Il n’eut que faire de mes soupirs.

Alors, je décidais de m’enfuir.

 

J’ai volé longtemps. Vers vingt heures,

J’ai croisé un pigeon voyageur.

Il venait de Nancy

Et se rendait à la City :

-«Quel est ce papier collé

Sur ton mollet ?»

-«C’est un message important

Destiné banquier Nathan.»

-«T’accompagner me ferait plaisir.»

-«Pourquoi pas, si tu le désires.»

Mais le biset allait comme le vent.

À le suivre, je fus vite épuisé :

-«Posons-nous, s’il te plait, un moment. »

Dis-je, tout essoufflé.

Sans même tourner la tête,

Il répondit d’un air méprisant

Et l’œil fixé droit devant

-«Va au diable. Tu m’embêtes.

Moi, je poursuis mon voyage.»

Alors, j’ai piqué vers une plage

Où j’ai dormi

Jusqu’à midi.

 

À mon réveil, O surprise,

Une pie fort bien mise

M’apportait le petit déjeuner :

Grains mûrs et baies raffinées.

-«Marquise (ce devait en être une),

Le globe-trotteur de fortune,

Que je suis, vous remercie

Car mon postillon a filé d’ici

En emportant mes bagages

Et mes graminées de voyage.»

Tandis que je parlais,

La pie me dévisageait

Elle me dit d’un ton doux :

«Vous êtes une pie russe.

Elles sont blanches, les pies russes !»

Son aile caressa mon cou

Tel un éventail libertin.

Sur ma patte s’est posé

Son petit pied coquin

Et elle m’a fougueusement embrassé.

Mon cœur battait comme un tambour

Car j’ignorais tout de l’amour,

-«Douce amie, connaissez-vous le dicton :

‘‘Connais-toi toi-même’’ ?

Suis-je une pie russe, oui ou non ? 

Pour moi, cette question reste un dilemme,

La profonde angoisse de ma vie.

Alors, confirmez-moi vite votre avis.»

-«Oui. Je vous le dis sans fard.

Vous venez du pays des tsars,

C’est évident.»

Tout content,

J’entonnais une ritournelle

Mais ma voix de crécelle

La fit reculer

Puis bientôt s’envoler.

Piteux et rembruni,

Je décidai de rentrer à Paris.

 

Mes yeux étant noyés de pleurs,

Je n’ai pu éviter, comble de malheur,

Un chauffard fonçant en sens contraire.

Nous chutâmes et avons atterri

Sur le dos, les quatre fers en l’air.

Quand j’eus retrouvé mes esprits,

Je constatais que ce fou du volant

Était comme moi vêtu de blanc !

-«Aucun doute, nous cousinons.

Quel est, je vous prie, votre nom ? »

-«Je suis le grand poète Katogan.

Après mes voyages rapides,

Mes traversées arides,

Mes dures pérégrinations,

Je mets en vers mes impressions.

J’ai pondu des compliments

Troussés successivement

Pour la Ligue, le Roi, la République,

L’Empire, la Restauration

Et toute la clique.

Maintenant j’éreinte les patrons.

J’ai produit des distiques piquants,

Des hymnes clinquants,

De sublimes anthologies,

De pieuses élégies,

Des drames chevelus,

Des romans crépus,

Des vaudevilles cendrés,

Des comédies poudrées.

Pardon. Je parle trop. C’est mon vice.

Que puis-je pour votre service ?»

-«Si nos plumages sont similaires

Sommes-nous parents pour autant ?

Ecoutez-moi maintenant

Chanter un petit air

Et dites-moi

Si vous reconnaissez dans ma voix

Celle de notre parenté.»

Katogan a écouté

La première strophe

Puis s’est sauvé en catastrophe.

 

Alors j’ai repris

Mon vol vers Paris.

Après cinquante kilomètres,

Je me suis posé sur la cime d’un hêtre

Occupée par deux amoureux.

Le fiancé, par trop soupçonneux,

D’un puissant direct du droit

M’a envoyé au tapis, juste à l’endroit

Où une gelinotte couvait.

Son triple ventre m’évoquait

Une terrine de pâté

Débordant de tous côtés.

«Va-t’en, m’a dit cette pimbêche

D’un air revêche

Tu prends toute la place !»

Et je suis reparti la queue basse.

 

J’ai volé longtemps

Avant de voir au petit jour

Pour mon plus grand soulagement

De Notre-Dame les deux tours.

J’ai appelé ma mère,

J’ai cherché mes frères.

Peine perdue.

Ils avaient dû

Changer d’adresse.

Pénétré d’une grande tristesse,

Je ne pouvais plus ni manger ni dormir.

Vrai, j’ai cru mourir.

 

Et puis j’étais toujours torturé : oui ou non, 

Mon espèce portait-elle un nom ?

 

C’est alors que j’ai intercepté

Les propos irrités

D’une mère s’adressant

À la nounou de son enfant :

«Je ne sais plus que faire d’Albert.

Il enchaîne colère sur colère.

Si vous calmez cette vilaine bête,

Je vous jure sur ma tête

Que je vous offre un merle blanc.»

Dieu juste ! Je suis blanc

Et fils de merle.

Je suis donc l’introuvable perle,

L’inestimable joyau de ma race.

O Seigneur, mille grâces !

Plus question de m’affliger

Mais bien de me rengorger !

Oui, je suis fier de mes rémiges.

Oui, je suis un prodige.

Pourquoi tant voyager

À la recherche de mon semblable ?

Mon génie incomparable

Ne peut se mélanger

Aux misérables engeances

Qui nient avec suffisance

L’existence des merles blancs.

Je prétends, sans faux-semblant,

Descendre du Phénix, ni moins ni plus.

Et foin des volatiles russes !

 

Je vais me procurer

Les partitions de Mendelssohn

Et les œuvres de lord Byron.

Ces grands hommes vont m’inspirer

Des chants purs, raffinés.

Le public d’aujourd’hui,

Si peu instruit,

En restera bouche bée.

 

J’irai à Venise. J’y louerai tout de go

Le superbe palais Mocenigo.

Les critiques me couvriront de louanges.

Mes odes sentimentales

Inspirées de Virgile ou Juvénal

Feront soupirer les mésanges,

Fondre en larmes les bécasses,

Sangloter les nobles rapaces

Pleurer les jolies tourterelles.

 

J’écrirai un rôle pour Rachel.

Si elle refuse de l’interpréter,

Je ferais savoir au monde entier

Que son talent est aussi mince

Que celui d’une actrice de province.

 

Je rédigerai un long poème

Dont le sujet sera moi-même

J’y conterai talentueusement

Ma solitude et mes tourments

Plus quelques détails domestiques

Piquants ou mélancoliques.

La description de mon écuelle,

Pour ne parler que d’elle,

Remplira quatorze chants :

J’en montrerai le dedans,

Les côtés, le fond, le dessous.

Je conterai les bosses, les trous

Les taches, les rainures,

Les reflets, les ébréchures…

 

Je découperai avec méthode

Ma gigantesque épopée

En d’innombrables épisodes

Afin que nul ne soit tenté

De sauter un passage important

Ou un argument marquant.

Bien entendu, sera traité

L’avenir de l’humanité,

Majeure préoccupation

De toutes les populations.

Je recevrai évidemment

D’enthousiastes compliments,

Et des déclarations d’amour

Plus brûlantes de jour en jour.

 

Chez moi, aujourd’hui

En début d’après-midi,

Deux merles se sont présentés.

Ils disaient être de ma parenté.

L’un venait d’Afrique,

L’autre, des Amériques.

-«Monsieur, dirent-ils en m’embrassant,

Vous êtes un écrivain éblouissant,

Au talent sans pareil !

Vous avez traduit à merveille

La souffrance du génie méconnu, 

Et la tristesse du poète ; quel rendu !

Comme nous vous comprenons

Car nous aussi nous éprouvons

Les angoisses dont vous parlez.»

-«Messieurs, dis-je, vous me comblez !

Mais cette profonde mélancolie,

La vôtre, d’où vous vient-elle ?»

L’Africain me répondit :

-«Regardez, cousin fraternel,

Comme je suis laid :

Un teint café au lait,

Le bec trop charnu,

Et la poitrine nue.»

-«Et moi, fit l’Américain,

Voyez mon cou d’oie,

Et mon habit d’Arlequin.

Les polissons me montrent du doigt.»

-«En effet, c’est fâcheux.

Mais il faut en prendre son parti

Et se montrer courageux.

Ainsi va la vie.

Ce n’est qu’un moment à passer.»

 

Je ne cessais de me désoler

D’être resté célibataire

Quand, d’une jeune merlette,

Je reçus le billet peu ordinaire

Que voici : ‘‘Cher grand poète,

J’ai pour vous tant d’admiration

Que je prends la résolution

De vous écrire ce dimanche,

Moi, pauvre merlette blanche,

Pour vous demander l’honneur

De m’accorder un rendez-vous.

Vous rencontrer ferait mon bonheur.

Accepterez-vous ? ’’

J’ai répondu à cette petite

D’accourir chez moi au plus vite.

Elle était ravissante, ma foi,

Encore plus blanche que moi.

J’étais si flatté

Qu’une telle beauté

Ait voulu croiser mon chemin

Que j’ai demandé sa main.

 

Le révérend père Héron

A béni notre union.

Puis nos amis ont dévoré

Dix mille mouches,

Des graines et cirons à la louche.

Un grand bal clôtura la soirée.

 

Pourtant, dès les jours suivants,

J’observais un fait inquiétant :

Lors de ses ablutions du matin

Ma femme bloquait la salle de bain.

J’avais beau m’user les poings

À frapper sur la porte

Bernique, elle n’ouvrait point.

 

Une odeur saumâtre et forte.

Se répandit un jour

Dans notre nid d’amour.

En furetant, je découvris

Parmi les accessoires de toilette

De ma coquette merlette

Un flacon à demi-rempli

De colle et de farine.

-«À quoi te sers cette médecine ?»

-«Lorsque je me sens lasse

J’en bois une petite tasse.

C’est un reconstituant

Tout à fait étonnant.»

Puis, coupant court aux questions,

Elle changea de conversation :

-«Voici, chéri, mon dernier manuscrit.

Il s’intitule ‘‘Amours d’Islande’’.

Sache que je l’ai écrit

Dans le style de George Sand

En imaginant tes immortels

Moments passés avec elle.»

 

L’esprit de ma femme, en vérité

N’avait d’égal que sa beauté.

Elle s’inspirait de thèmes antiques,

Relatait des faits dramatiques

(Filouteries, meurtres, rapts d’enfants…),

Critiquait le Gouvernement

Et militait pour les merlettes.

à suivre

 

 

 

 

 

 

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Published by Melchior
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