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25 novembre 2016 5 25 /11 /novembre /2016 08:49

WAT-PHOU, croquis laotien.

Larges extraits d’un récit en prose écrit vers 1900 par le docteur E. D.,

Officier-médecin affecté au sud Viêt-Nam (ex-Cochinchine française)

 

Etendu sur un matelas de coton blanc,

Je causais avec le krou Akan.

Il portait un sampot de soie marron

Et une veste à cent boutons,

Signes de sa position sociale.

Tapho était son nom patrimonial.

Chasseur invétéré s’il en fut,

Il passait des nuits entières à l’affût,

Immobile, malgré les piqûres

Des moustiques.

Il marchait sans repos ni nourriture

À la poursuite méthodique

D’éléphants sauvages.

C’était son unique ouvrage.

 

J’avais gagné son estime en l’écoutant.

D’après lui, les chasseurs blancs

Agissaient souvent en niais.

En les voyant, les bêtes riaient,

Disait-il. Devenu son ami,

Je lui avais offert un fusil

Pour remplacer son mousquet à pierre.

Dès lors, il me traitait

Comme un frère.

Il me rapportait

Les moindres nouvelles de son village :

Une fois, tel pâturage

Avait été foulé par des douzaines

De cerfs et de daines.

Un autre jour, la tigresse de Donson-Tâ

Avait mis bas,

Ou le chef de Ban-Sabout

Fut piétiné dans la boue

Par son éléphant indocile.

Comment Tapho connaissait-il

Tous ces faits ?

Il ne le dit jamais.

Mais ces informations anecdotiques

S’avéraient toujours authentiques.

Un matin, il m’emmena à Wat-Phou,

Une pagode légendaire

Et, disait-on, millénaire.

À grands coups

De perches en bambous

Les coolies piochaient le ressac

Des eaux tièdes du Bassac.

Notre pirogue glissait sur l’onde

Dans ce décor d’un autre monde.

Après huit miles, nous touchâmes terre.

Lances en main, les indigènes sautèrent

Du bateau et coururent vers la forêt

Dans un rythme rapide et discret.

Sous des lacis inextricables,

Ils chassèrent un fauve redoutable,

Puis firent cuire la viande, l’igname

Et le riz dans des marmites pendues

À un fuseau de lances. Ils ont bu

Force rasades de vin de palme.

Ensuite, pendant une heure,

Ils ont chanté en mon honneur.

Après ce charmant hommage,

Nous reprîmes le voyage

Et découvrîmes le palais des Phys,

Les mauvais génies.

Puis, derrière un rideau de bambous,

Au loin, nous aperçûmes Wat-Phou :

Quelques toits presque plats,

La flèche aigue d’un tat

Et des banderoles couvertes d’écrits

Destinés à éloigner les Phys.

Nous nous sommes installés au mieux,

Nos chevaux attachés à des pieux.

Typiquement laotiens, leurs harnais

En coton se composaient d’une bride,

Ornée de glands aux teintes acides,

Dont le mors, comme je le remarquais

Etait garni de forts piquants,

À coup sûr leur infligeant

De cruelles blessures

Aux commissures.

 

Les coolies sont repartis en premier.

Ils lançaient des jurons

Si orduriers

Qu’en comparaison

Nos grossièretés françaises,

Mêmes les plus outrageantes,

Paraissent tendres fadaises

Ou doux soupirs d’amantes.

 

Tout au long du chemin,

Nos chevaux frôlaient

Cycas et bambous nains.

Ils se faufilaient

Entre les iaos immobiles,

Grands arbres à huile.

Des banians, ils évitaient les racines

Émergeant du sol des sentes alpines.

Ils sillonnaient entre les lianes enroulées

De grappes rouges, tels des bracelets

D’un strass étincelant.

Seuls les tigres Saï et Quan

Venaient en ces lieux écartés

À la saison des amours

Se battre comme des enragés

Pour une tigresse aux yeux de velours.

Aujourd’hui, le cobra noir, tel un dieu

Règne en maître absolu sur ces lieux.

 

Bientôt, sur la montagne légendaire,

Apparut le palais multi-centenaire.

Il était entouré de mille statues :

Singes coiffés de la mitre pointue,

Élégants princes Khmers,

Hommes à l’allure guerrière,

Femmes aux hanches voluptueuses,

Aux gorges gonflées, orgueilleuses.

Un sourire figé mais charmeur,

Eclairait leurs yeux larges et rêveurs.

 

Nos guides semblaient perdre courage

Dans ce silence d’un autre âge.

Eux qui, pour la plupart

Chantaient depuis le départ,

S’étaient tu soudain. Arrêtés

Devant les sculptures de Bouddha,

Ils paraissaient déconcertés

Et parlaient bas.

Redoutaient-ils une vengeance des Phys

Irrités par la présence du blanc que je suis ?

Ces génies auraient-ils pu transformer

Nos guides en vaches laitières,

Ou ordonner à Fang-Bong, la panthère,

De les pourchasser ?

 

Jadis ici,

Les pèlerins psalmodiaient en continuum

Comme des litanies

Om mani padmi hum.

J’imaginais les bonzes, en rangs serrés,

Gravissant les marches de grès,

Leur longue robe orangée

Balayant lentement le sol.

Ils tenaient haut leur parasol

Pour du fort soleil se protéger.

 

Je voyais les éléphants dressés

En cortège. Leurs queues balancées

Comme des métronomes.

Les cornacs, à moitié nus,

Perchés sur leur dos, tels des gnomes,

Flattaient leurs cous ridés, tendus

Vers les jeunes pousses de bambous.

 

Je songeais aux princes, debout,

Raidis dans leur sampot,

Priant les yeux mi-clos.

Suivait une fanfare

De violons nasillards,

De khêns, et de tambours frappés

À poings fermés.

 

En quelle année la dernière procession

A-t-elle entrepris cette ascension ?

Çà et là dispersées,

Les statues aux yeux de pierre

Qui me regardaient passer

Sauraient-elles m’apporter leurs lumières ?

Chargé de garder ce haut lieu,

Un grand bonze octogénaire,

Aux gestes majestueux,

Nous fit entrer dans le sanctuaire.

Il posa à nos pieds

Un grand boitier.

Tapho y déposa son offrande :

Une poignée de riz, une guirlande

Et deux ou trois bougies.

Qu’offrir d’autre à celui

Pour lequel le monde n’est qu’une ombre

Et ce qui l’entoure, l’ombre d’une ombre ?

 

Puis, nous nous sommes inclinés

Au pied du Bouddha doré,

Sculpté dans la pierre

Ce rituel renvoie

À l’idée que chacun doit suivre sa voie

Avec constance, sans retour en arrière.

 

Ensuite, le bonze Satouck parla d’un seul jet :

« Sous le règne pacifique de Prack,

Le roi des cerfs, tous ses sujets

Pouvaient boire l’eau du Bassac

Sauf quand les tigres de Rayé, tous les mois,

Envahissaient les terres du vieux roi.

Prack ne savait comment soustraire

Son peuple de ce féroce adversaire.

Pendant plus de quarante ans,

Il ne put empêcher Rayé

De faire prisonniers,

Princes, marquis et commandants.

Étant donné son vieil âge,

Prack, lui, ne fut jamais pris en otage.

Mais se sentant devenir vieux,

Il choisit un disciple jeune et vigoureux

Il lui enseigna le Mérite, la Voie,

Et la vie conforme à la Loi.

A l’issue de la dernière leçon,

Prack lui dit : -«Mon garçon,

Maintenant, tu peux me remplacer.»

 

À peine venait-il de prononcer

Ces mots que Rayé surgit

Au parc des cerfs et rugit :

-«Puisque la coutume, O Roi

Me donne le droit

De choisir à ma convenance

Une créature de ton engeance,

C’est ton disciple que je veux emmener.»

-«Tigre cruel, je ne peux te le donner.

Car il vient d’acquérir le Mérite

Et ton acte serait illicite.

Comme vient de se terminer

Mon œuvre, je me livre à toi.

Tu peux me condamner

Car je sais que la Loi

Sera appliquée après ma mort.»

 

Quand Satouck eut fini son exposé,

Deux bonzes au crâne rasé

Nous ont servi dehors

Un gobelet d’une eau conservée

Dans un tonneau finement gravé.

Cette eau, corrompue trois fois,

Redevenue limpide trois fois,

Ne se troublera plus

Et peut, sans danger, être bue.

 

Le Mérite, étant donc transmis,

Le Sage pouvait s’abstraire

Du Cercle de nos vies.

 

Longtemps me restera en mémoire

De Satouk la fabuleuse histoire.

 

Sous un ciel aux coulées

De pourpre et d’or mêlées,

Nos guides avaient cessé leurs chants.

Ils se passaient maintenant

De main en main une vieille pipe à eau

Comme un précieux cadeau.

 

L’ombre s’épaississait.

La nuit de la brousse commençait

.

 

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Published by Melchior
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