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10 août 2016 3 10 /08 /août /2016 08:18

LES SABOTS

Dumont cherchait une servante honnête.

Pierre Landais, paysan sec et bête,

Se dit : ‘’ J’ vas li envoyer not’ fille Olivia

Ça s’ rait p’t être bon,

C’te place chez maît’ Dumont.

Il est veuf, et il a d’quoi.’’

Olivia était une gaillarde

Pas froussarde

Aux grosses joues,

Aux cheveux roux

En chignon

Et à la poitrine abondante.

-« T’iras chez Jean Dumont,

T’ proposer comme servante

Et tu f’ras,

Tout c’ qu’il t’ commandera. »

Olivia restant le regard benêt,

Sa mère lui fit mettre un bonnet

Et elles partirent trouver Dumont.

L’homme avait cinquante ans environ.

Il était riche, jovial, bourru,

Grand, fort et ventru.

Il criait, buvait du cidre, du vin

Et passait pour être un chaud lapin.

Il reçut les deux femmes Landais

Alors qu’il prenait son café.

Se renversant sur son siège, il demanda :

-« Vous voulez quoi ? »

-« C’est not’ fille Olivia…

Qu’elle f’rait ben votre servante.»

Dumont considéra la postulante :

« Quel âge qu’elle a ?» -«Vingt et un an. »

-« Par mois, j’ li donnerai vingt francs

J’ l’attends demain

Pour faire ma soupe du matin. »

Le lendemain, comme Olivia

Nettoyait la cuisine, Dumont la héla :

-« Qu’il n’y ait pas d’malentendu.

T’es ma servante. Rin d’ pu.

T’entends, soubrette ? »

-« Oui, not’ maît’. »

-« T’as le chaudron.

Chacun sa place. J’ai l’salon. »

-« Oui, not’ maît’. »

-« Va à ton ouvrage, soubrette ! »

À midi, Olivia servait son patron,

Un fricot qui sentait bon.

Soudain, Dumont se mit à hurler :

-« J’aime pas être seul à manger.

Tu vas t’ mett’ là

Ou tu fous le camp si tu veux pas.

Va chercher t’ nassiette et ton verre. »

Epouvantée, Olivia apporta son couvert,

Prit un verre dans le buffet

Et s’assit

Face à lui.

À la fin du repas,

La servante n’apporta

Qu’une seule tasse de café.

Pris de colère, Dumont grogna :

-« Eh bien, et pour toi, Olivia ? »

-« J’ n’en prends point. »

-« Pourquoi qu’ t’en prends point ? » -« j’ l’aime point. »

Dumont éclata :

-« J’ prends point mon café tout seul, Olivia.

Si tu n’veux pas boire avec mé,

Tu vas foutre le camp, nom de Dié ! »

Elle alla chercher une tasse,

Se rassit, prit une goulée,

Fit la grimace

Mais Dumont la força à tout avaler.

Ensuite, on but un verre de rincette,

Puis le second du pousse-rincette,

Et le troisième, dit du coup de pied-au-cul.

Alors, Maître Dumont, détendu,

Lui ordonna :

-« Maintenant,

Va-t’en

Faire la vaisselle, Olivia ! »

Après diner, elle dut jouer une partie

De dominos. Puis Dumont l’envoya au lit.

À peine était-elle sous les draps,

Qu’en vociférant, il l’appela.

Elle répondit : « Me v’là…»

-« Veux-tu v’nir, nom de Dieu !

J’aime pas coucher seul, nom de d’là !

Si tu veux pas, fous le camp, vain dieu ! »

Et Dumont la prit par le bras :

-« Allez viens et plus vite que ça ! »

Six mois plus tard, le père Landais

Regardant le ventre de sa fille Olivia,

Lui dit : -« T’es grosse ! » -« J’sais pas. »

-« Quéques soirs vous auriez pas mêlé

Vos sabots, tous deux ? »

-« Ben, oui, i’ s’ disait amoureux. »

Landais se leva d’un bond

Et courut chez Dumont

Pour causer de l’affaire.

…Au début de l’hiver

Maître Dumont épousait

Olivia Landais.

*En Normandie, on appelle un paysan-propriétaire : ‘’maître’’.

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Published by Melchior
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