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18 février 2016 4 18 /02 /février /2016 05:19

Un voleur

D’après LE LAPIN (19 juillet 1887) 74/74

La fille de ferme accourut vers son patron, maître Delerme* et s’écria d’un air ahuri :

-« C’te nuit, on vous a volé un lapin.

-« Un lapin ? »

-« Oui, l’gros gris. »

Le fermier alla regarder les clapiers. Une cage était vide.

-« Va chercher les gendarmes. »

Puis Delerme rapporta à sa femme :

-« V’là qu’on a volé un lapin, l’ gros gris. »

-« Qué qu’ tu dis ? On nous a volé un lapin ! Qué misère ! Qué qu’a pu l’ volé, çu lapin ? »

-« Ça doit être Polyte. »

-« Sûr, c’est li ! C’est li, Delerme, tu l’as dit ! »

Ce Polyte avait été employé à la ferme Delerme puis congédié deux mois auparavant.

Depuis, il faisait tous les métiers : aide-maçon, faucheur, charretier…

Les gendarmes, rapidement arrivés, se rendirent sur le lieu du méfait. Le brigadier, sûr de lui, annonça :

-« Faudra voir la femme à Duprat. V’là un mois qu’elle couche avec Polyte…vu qu’il n’a pas d’ logement ! Attendons midi, il sera de retour pour le déjeuner, et je le pincerai. »

À midi, le brigadier entrait chez les Duprat et annonçait :

-« Je viens rapport à une petite enquête. Vot’ mari n’est pas là ? »

-« Non. »

-« Alors pourquoi deux assiettes, deux couteaux et deux fourchettes ? Avec qui vous mangez ?... Hum ! Ça sent bon. C’est du lapin qu’ vous faites ? On jurerait du lapin sauté. »

-« Non, c’est un p’tieu d’ beurre su l’ pain »

-« Du beurre sur du pain ? C’est plutôt du lapin au beurre. Il sent bon vot’ beurre. Dites, ousqu’il est vot’ beurre ? »

-« Mon beurre ? »

-« Oui, votre beurre. »

-« Mais dans l’ pot ! »

-« Alors où est le pot ? »

-« Qué pot ? »

-« Le pot du beurre. »

-« Le v’là. »

Le brigadier le flaira et dit en relevant le front :

-« Ce n’est pas celui-là. Il me faut le beurre qui sent le lapin sauté. Gendarme Cornu ! Vois sur le buffet, moi je vais regarder sous le lit. »

Le brigadier s’approcha du lit, se pencha et s’écria :

-« Je le tiens ! Je le tiens ! »

-« Qué qu’ tu tiens ? L’ lapin ? », demanda Cornu.

-« Mais non, crétin, le voleur ! Amène-toi vite ! »

Le captif gigotait, ruait, s’arc-boutait. Les gendarmes tiraient, tiraient. La figure de Polyte apparut, suivirent un bras, une main, un manche de casserole dans l’autre main puis la casserole qui contenait le lapin sauté.

Les gendarmes menottèrent le prisonnier.

Le lendemain, Jean Duprat se rendit chez Maître Delerme :

-« Bonjou’, Maît’ Delerme. »

-« Qu’est-ce que vous voulez ? »

-« C’est-i vrai qu’on vous a volé un lapin ? »

-« Mais oui, c’est vrai. »

-« Qué qui l’a volé, çu lapin ? »

-« C’est Polyte, le journalier. »

-« C’est-i vrai qu’on l’a trouvé sous mon lit ? »

-« Oui, mon pauvre, c’est vrai. »

-« Qu’est-ce qui vous l’a dit ? »

-« Un p’tieu tout l’ monde. Je m’entends. »

-« Ma femme a-t-il l’drait d’coucher avé Polyte? »

-« Comment ça… d’ coucher avec Polyte ? »

-« Vu la loi ? »

-« Mais non, c’est pas son droit. »

-« J’ai-t-i l’ drait de li fout’ des coups, à elle et pi à li ? »

*En Normandie, un fermier-propriétaire est appelé ‘maître’

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Published by Melchior
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