Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
13 février 2016 6 13 /02 /février /2016 07:40

Naissance inavouée , pourquoi ?

D’après L’INUTILE BEAUTÉ (2 avril 1890)

( I )

Devant un hôtel particulier, une élégante victoria attendait. Allait s’y asseoir la comtesse de Mascaret au moment où son mari franchissait le portail grillagé du parc. Il s’approcha en la saluant :

-« Vous allez vous promener ? »

Elle laissa tomber trois mots :

-« Vous le voyez. »

-« Me serait-il permis de vous accompagner ? »

La comtesse était si belle, si distinguée que la jalousie, dont le comte était dévoré depuis des années, le mordit au cœur de nouveau.

-« La voiture est autant à vous… qu’à moi. »

Il monta et ordonna :

-« Jean, au bois ! »

Le valet de pied s’assit près du cocher. Les deux époux, côte à côte, sont restés un long moment sans parler. Puis le comte, n’y tenant plus, glissa sa main vers la main gantée de sa femme. Mais d’un geste, elle retira son bras.

Le comte murmura :

-« Marie-Louise, je vous trouve si belle… »

Elle ne répondit pas et prit un air d’altesse irritée. Le comte tenta de poursuivre :

-« Ma chérie… »

Elle l’interrompit d’une voix exaspérée :

-« Oh ! Laissez-moi, s’il vous plait. Dire que vous ne me laissez même plus la liberté de me promener seule ! »

-« Vous n’avez jamais été aussi jolie qu’aujourd’hui. »

Avec une colère qui ne se contenait pas, la comtesse répliqua :

-« Je ne serai plus jamais à vous. »

-« Que dites-vous ? »

-« Je n’accepte plus le supplice des multiples maternités que vous m’imposez depuis onze ans. »

Le comte pâlit et balbutia :

-« Je ne comprends pas. »

-« Si, vous comprenez. Il y a trois mois, j’accouchais de Jean-Edouard et déjà vous trouviez

qu’il était temps de me faire un autre enfant ! »

-« Vous déraisonnez ! »

-« Non. Nous sommes mariés depuis onze ans. J’ai trente ans et sept enfants. Espérez-vous continuer sur votre lancée encore pendant dix ans ? »

Il saisit le bras de la comtesse et l’étreignant, l’avertit :

-« Je ne vous permets pas de me parler plus longtemps ainsi. »

-« Je vous parlerai jusqu’à ce que j’aie fini de vous dire ce que j’ai sur le cœur. Je ne vous ai jamais aimé. Vous m’avez forcée à vous épouser. Vous m’avez achetée puis, vous êtes devenu jaloux comme aucun homme ne l’a jamais été. Nous n’étions pas mariés depuis trois mois que vous avez commencé à douter de moi et comme vous ne pouviez empêcher une des plus jolies femmes de Paris d’afficher sa beauté dans les salons, vous avez imaginé, pour écarter de moi les galanteries, de me faire passer ma vie dans une perpétuelle grossesse. Vous niez ? Au début, je n’avais pas pris conscience de vos intentions. Mais j’ai compris vos manigances

Lorsqu’un jour vous vous en êtes vanté auprès d’un ami. À quelle existence m’avez-vous condamnée depuis onze ans ! Les portes brisées, les serrures forcées !

Une existence de jument, de jument…poulinière. Chaque fois que vous m’engrossiez, vous m’envoyiez faire mon petit dans votre château du Maine et Loire. Et quand, fraîche et belle, je reparaissais, la jalousie vous reprenait. Vous recommenciez à me poursuivre de l’infâme désir

dont vous souffrez. Et encore en ce moment, à mon côté, vous n’avez pas le désir de m’aimer

mais celui de me déformer. J’ajoute : vous aimez vos enfants non parce qu’ils sont de votre sang mais comme des victoires sur ma beauté. Au théâtre, vous paradez avec nos aînés, et avec les plus jeunes, vous vous promenez dans les jardins de Bagatelle afin que soit répété dans la haute société : ‘‘Quel bon père, le comte de Mascaret !’’»

-« Ces paroles, venant d’une mère, sont honteuses. Vous me choquez. Vous êtes à moi. Je peux exiger de vous tout ce que je veux, quand je veux. »

-« Me croyez-vous pieuse ? », demanda soudain la comtesse.

-« Mais oui. »

-« Pensez-vous que je crois en Dieu ? »

-« Oui.»

-« Alors, voulez-vous m’accompagner à St-Eustache ? »

-« Pour quoi faire ? »

-« Vous le verrez. »

La comtesse éleva la voix et dit au cocher :

-« Jean !… À l’église Saint-Eustache ! »

Et la victoria retourna vers Paris. La comtesse et son mari se turent durant le trajet.

Lorsque la voiture fût arrêtée, les Mascaret pénétrèrent dans le saint lieu et la comtesse s’agenouilla et déclara :

-« Voici ce que j’ai à vous dire. Après, vous ferez ce que vous voudrez. Vous me tuerez si cela vous plait : un de mes enfants n’est pas de vous. Je le jure devant Dieu qui est ici. C’était ma vengeance contre vous, contre ces travaux forcés de l’engendrement auxquels vous m’avez condamnée. Qui est mon amant ? Vous ne le saurez jamais. Je me suis donnée à lui uniquement pour vous tromper. Et il m’a rendue mère, lui aussi.

Qui est son enfant ? Vous ne le saurez jamais. J’en ai sept, cherchez ! Vous m’avez forcée aujourd’hui à le confesser. Voilà. C’est dit. »

Et la comtesse sortit de l’église, regagna sa voiture, y monta d’un saut et cria au cocher : -« Jean, nous rentrons ! »

Les chevaux partirent au grand trot.

( II )

-« Quelle heure est-il, William ? »

-« Il est vingt heures, Madame. Madame la comtesse est servie. »,

-« Le comte est-il rentré ? »

-« M. le comte est dans la salle à manger. »

Lorsqu’elle y entra, son mari et les enfants aînés étaient déjà assis.

Le comte interpella aussitôt sa femme :

-« Marie-Louise, en face de vos enfants ici présents, me jurez-vous la sincérité de ce que vous m’avez tantôt révélé ? »

-« Je jure vous avoir dit la vérité. »

Le comte, exaspéré, se leva et sortit en claquant la porte.

-« Ne faites pas attention, mes chéris, votre père a du chagrin. Il n’y paraîtra plus dès demain. »

Tout en dinant, la comtesse causa avec ses enfants de choses et d’autres puis monta dans sa chambre et …ferma le verrou de sureté.

Au réveil, son valet William lui apporta comme d’habitude son plateau de petit-déjeuner, mais ce matin-là, une lettre de son mari y était déposée : ‘‘Je pars visiter l’Italie. Toutes vos dépenses seront réglées par mon notaire pendant mon absence. Je pense rentrer dans trois mois.’’

( III )

Durant l’entracte d’un opéra de Verdi, deux amis observaient les femmes décolletées, diamantées, emperlées.

L’un d’eux, Roger de Percevault, fit remarquer à son compagnon :

-« Regarde dans cette loge la comtesse de Mascaret, comme elle est belle ! »

-« Quel âge peut-elle avoir ? »

-« Je vais te le dire car j’ai soupé le mois dernier avec elle chez les Gramont et j’ai posé la même question à Marc-François. Elle a trente-six ans. »

-« J’aurai dit vingt-cinq ! »

-« Et elle a eu sept enfants ! De plus, c’est une excellente mère. »

-« Cette femme a vraiment eu sept enfants ? »

-« Oui. En onze ans. Quand elle eut fini sa période de reproduction, son mari est parti en Italie et elle entreprit une phase de représentation. Pense à ces pauvres femmes. C’est toute leur jeunesse, toute leur beauté, toute leur espérance de succès qui est sacrifié à la reproduction. »

-« C’est la nature ! »

-« Non. On dirait que Dieu a voulu interdire à l’homme d’idéaliser sa rencontre avec la femme. Il semble avoir oublié à quels contacts elle est forcée. Regarde cette noble dame :

Il est honteux que ce bijou, cette perle, née pour être belle, admirée, fêtée, adorée ait passé onze ans de sa vie à donner tant d’héritiers au comte de Mascaret. »

( IV )

Deux ans après, Mascaret, à brûle-pourpoint, demanda à sa femme :

-« Mon amie, ne trouvez-vous pas que cette histoire a assez duré ? »

-« De quoi voulez-vous parler ? »

-« Du supplice auquel vous me condamnez. »

-« Je n’y puis rien. »

-« Dites-moi enfin quel est l’enfant qui n’est pas de moi. »

-« Jamais. »

-« Vous devriez songer que je ne puis les voir autour de moi sans avoir le cœur broyé par ce soupçon. Ayez la bonté de me dire enfin, chère Marie-Louise, lequel ou laquelle de nos enfants n’est pas de moi. Je me pose sans cesse cette question. Elle me torture. Je deviens fou. »

-« Souffrez-vous vraiment ? »

-«Oui, affreusement. Dites-moi la vérité, je vous en supplie. »

-« Eh bien, soit ! Je ne voulais plus continuer cette vie de grossesses continuelles. Oui, je vous ai menti. C’était le seul moyen que j’avais pour vous interdire mon lit, mais soyez assuré que je ne vous ai jamais trompé. »

-« Est-ce bien vrai, marie-Louise ? »

-« C’est vrai. »

La comtesse tendit la main à son mari :

-« Alors, nous sommes amis ? »

Partager cet article

Repost 0
Published by Melchior
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : Fantaisies et balourdises
  • Fantaisies et balourdises
  • : Politique,Actualité,Histoire, Ecologie,Littérature, sémantique, Poésie,Humour,Santé, Musique,fantaisies,dérision, divers
  • Contact

Profil

  • Melchior
  • La sémantique c'est mon tic.

Et le jubilatoire Maupassant,  mon écrivain préféré
  • La sémantique c'est mon tic. Et le jubilatoire Maupassant, mon écrivain préféré

Recherche