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26 janvier 2016 2 26 /01 /janvier /2016 09:27

Des héritiers avides

D’après LA REINE HORTENSE (24 avril 1883)

Elle habitait rue Jeanne d’Arc, à Rouen. On l’appelait la reine Hortense. Pourquoi ? Personne ne le sut jamais. Elle était impérieuse, sèche et osseuse. C’était une vieille fille, une de ces vieilles filles à la voix cassante et à l’âme repoussante. Elle n’admettait aucune contradiction, même quand elle qualifiait la religion de Marchandise à pleureuses.

En décembre1882, la reine Hortense tomba malade. Jeanne, sa bonne, appela le médecin. La reine Hortense chassa le praticien et refusa de prendre ses médicaments. Un prêtre lui fut présenté. Elle se leva du lit toute dénudée. Affolé, l’abbé prit congé sur le champ.

Jeanne fit alors venir les sœurs de sa patronne avec leur mari. L’une, Annie, avait épousé un rentier, Étienne Ducastel. L’autre, Louise, était mariée à François Lathière, un modeste typographe.

En arrivant, Étienne demanda :

-« Eh bien ! Jeanne, ça ne va pas ? » La bonne gémit :

-« Elle ne me reconnait seulement pas. Le médecin dit que c’est fini. »

Les membres de la famille se regardèrent et François déclara :

-« Bigre ! Il était temps. »

La famille et Jeanne entrèrent en silence dans la chambre d’Hortense.

Les mains de la mourante s’agitaient, s’ouvraient, se refermaient comme si une pensée les eut animées, comme si elles voulaient indiquer une idée.

Son corps restait immobile. Son visage était tranquille. Ses yeux demeuraient clos. Elle prononçait d’étranges mots, appelait des personnes imaginaires :

« Ma petite Paula, embrasse ta mère. Tu l’aimes bien ta maman,…Rose veillera sur toi et sur Simon pendant mon absence… Elle vous fera une omelette pour le diner… Simon, je te défends de toucher aux allumettes, tu entends !…Maintenant va dire à ton père de venir me parler avant de partir à son bureau. » Puis la mourante habilla et caressa ses enfants. Ensuite, elle apprit l’alphabet à Paula : « Répète après moi : A, B, C, D… »

François murmura :

-« Elle rêve qu’elle a des enfants et un mari. C’est l’agonie. »

Étienne enchaîna :

-« C’est curieux ce qu’on peut dire dans ces moments-là. »

-« Veuillez passer dans la salle à manger », proposa la bonne.

« Nous sommes bien malheureux d’être venus ici aujourd’hui. Il ferait si bon dans la campagne. Tu nous a fait quoi pour le déjeuner ? », demanda Annie.

-« Une salade de tomates comme entrée, et un faux-filet avec des pommes rissolées. »

On se mit à table à une heure. Étienne goûta le vin :

-« Dis, Jeanne, il n’y a rien de meilleur ? »

-« Si, monsieur, il y a du Chambertin. »

-« Va en chercher deux bouteilles. Qu’est-ce que tu attends ! »

On le goûta. Il était excellent.

-« Combien en reste-t-il, ma fille ? »

-« Oh ! Presque tout, monsieur, Mam’zelle buvait très peu. »

Quand le déjeuner fut achevé, on alla vérifier l’état de la reine Hortense, sauf Étienne qui ne se dérangea pas, n’aimant guère ces choses-là.

La reine Hortense semblait proche de la délivrance. Elle eut un cri déchirant :

-« Je ne veux pas mourir, je ne veux pas ! Qui élèvera mes enfants ? Qui les aimera ? »

Soudain, François appela les membres de la famille restés dans la pièce voisine :

-« Venez ! Elle vient de passer. »

-« C’a été moins long que j’aurais pensé », conclut Jeanne, sereine

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Published by Melchior
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