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22 janvier 2016 5 22 /01 /janvier /2016 05:39

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Rencontre nocturne

D’après LE COLPORTEUR (8 mars 1893)

J’allais canoter le dimanche à Argenteuil. Le soir, à grands coups d’aviron, je partais dîner à Chatou, Epinay ou Bezons. Après le dessert, je remisais ma yole et rentrais à pied à Paris.

Une nuit, sur le chemin du retour, j’ai rencontré un colporteur qui me héla :

-« Hé ! Bonsoir, monsieur. »

-« Bonsoir. Vous allez loin comme ça ? »

-« Je rentre chez moi, à Asnières. J’aurais déjà dû rentrer hier pour me réapprovisionner à la boutique que tient Simone, ma femme, car la vente a été bonne. Mais j’ai été retardé par une ultime livraison. »

Les premières maisons d’Asnières apparaissaient bientôt.

-« Me voilà presqu’arrivé. Voulez-vous monter boire un vin chaud avec ma femme, si elle se réveille ? Oh ! Elle n’aime pas que j’ la réveille ! J’habite au sixième. C’est un peu haut après une dure journée. »

Le colporteur chercha sa clef dans les différentes poches de ses vêtements et nous sommes entrés.

-« Je vais réveiller ma femme. »

Il l’appela : -« Femme !...Femme !... »

Elle ne répondait pas. Il frappa à sa porte à coups de poing, pas de réponse. Il attendit un peu, puis il reprit :

-« Bah !... Enfin…, en attendant, je vais à la cave chercher le vin. Attendez-moi un instant. »

Comment cette femme ne s’était-elle pas réveillée au bruit des coups frappés ?

Soudain, j’ai entendu parler dans la chambre. Puis on a remué. J’ai vu la poignée tourner. Mon cœur battait. La porte s’entrouvrit. Une main la tenait entrebâillée, et je vis deux yeux qui me dévisageaient. Un grand gars, vêtu à la hâte, nu pieds, sans cravate, ses souliers à la main, bondit vers la sortie et disparut dans l’escalier.

Je m’assis et attendis le mari.

Il est remonté, portant deux bouteilles, et m’a demandé :

-« Elle dort toujours, ma femme ? »

Il l’appela de nouveau :-« Femme, femme !... »

Comme elle ne répondait toujours pas et ne bougeait pas, le colporteur m’expliqua :

-« Voyez-vous, c’est qu’elle n’aime pas ça quand je reviens dans la nuit pour boire un coup avec un ami. »

-« Alors, vous croyez qu’elle ne dort pas ? »

-« Pour sûr qu’elle ne dort pas. Tant pis, trinquons maintenant ! »

Je bus un verre, puis me levai. Lui, regardait la porte d’un air fâché :

-« Faudra bien qu’elle ouvre, la chérie, quand vous serez parti. »

Je contemplais ce poltron furieux. Il m’avait parlé d’elle avec tendresse,

…Et il allait la battre avec rudesse ! Il cria encore une fois :

-« Simone, réponds-moi. »

-« Hein, quoi ? »

-« Tu ne m’as pas entendu rentrer ? »

-« Non, je dormais, fiche-moi la paix. »

-« Ouvre, Simone. »

-« Quand il sera parti ! J’aime pas que tu amènes des hommes chez nous pour boire toute la nuit. »

Je me remis en route vers Paris en songeant que je venais de voir une scène de l’éternel drame qui se joue partout entre mari et femme.

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Published by Melchior
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