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21 janvier 2016 4 21 /01 /janvier /2016 09:59

Quand un aubergiste est contraint de couver une douzaine d’œufs.

D’après TOINE (6 janvier 1885)

( I )

Depuis vingt ans, le cabaretier de Tournemonts, le père Toine, le gros Toine, abreuvait tous les paysans de la contrée.

Il appelait tout le monde mon gendre, bien qu’il n’avait pas de fille mariée.

Il avait une manière bien particulière de se moquer des clients sans les fâcher.

Il clignait de l’œil pour exprimer ce qu’il n’arrivait pas à énoncer. Ses mimiques faisaient éclater de rire tous les buveurs. Et, lui, vidait tous les verres qu’on lui offrait.

Toine chicanait souvent sa bourgeoise et s’amusait de la voir se mettre en colère. Elle, ne pensait qu’à élever ses poules. Elle n’appréciait pas qu’il gagne de l’argent sans rien faire et lui reprochait sa gaieté et sa solide santé. D’un air exaspéré, elle déclarait aux clients :

-« Un quétou comme ça, ça s’ rait-il point mieux avec les cochons ? C’est que d’ la graisse tout ça ! Espère, espère un brin, j’ verrons ben c’ qu’arrivera. Ça crèvera comme un sac à grains, c’ gros bouffi ! »

Parfois Toine lui répondait:

« Eh ! Mé * Poule, ma planche, tâche d’engraisser comme les gallinacées qu’ tu nourris ! »

( II )

Un jour, Toine tomba, paralysé. On le coucha derrière le comptoir du café afin qu’il pût causer avec ses clients :

À l’un d’eux, Michel Verlu, un grand maigre, tordu comme un tronc de pommier, il avoua :

-« De n’ point bé*, mon gendre, ça m’ fait deuil. Ah oui, ça m’ fait deuil ! »

Chaque jour, vers midi, deux autres amis apparaissaient : Prosper Bréjard, un petit sec avec un nez de furet, et Césaire Lemire, peu bavard mais qui savait faire rire.

Ces trois clients avaient pris l’habitude de poser sur le lit du cabaretier une petite planche de bois pour jouer de rudes parties de dominos.

Un jour, Bréjard conseilla à la femme de Toine :

-« Hé ! La mé, savez-vous c’ que j’y f’ rais, moi, à vot’ mari ? J’y mettrais six œufs sous chaque bras. Il les couverait. Ça naîtra et les poussins, j’ les porterai à l’une de vos poules qui les élèverait. Ça vous en f’ rait d’ la volaille, la mé ! »

L’instant d’après, la mère Toine apportait une douzaine d’œufs à son mari :

-« J’ viens d’ met’ des œufs à couver dans l’ nid d’ la jaune. En v’là douze pour té. Tâche de point les casser. »

-« Qué qu’ tu voudrais que j’ fasse ? »

-« Couves-les ! Si tu n’ les prends pas, j’ te servirai pu ni à manger ni à boire, espèce de propre à rin ! »

Toine refusa. Et quand il entendit sonner midi, il appela sa femme :

-« Hé ! La soupe, est-il cuite, la mé ? »

-« Y a point d’ soupe pour té, gros faignant. »

Alors, Toine se résigna et plaça six œufs contre chacun de ses flancs.

Il eut droit alors à son fricot et avec ses amis, il entama une partie de dominos mais il n’avançait ses doigts qu’avec une infinie précaution.

-« T’as donc l’ bras noué ? » lui demanda Lemire.

–« Dans l’épaule, tu vois, j’ai comme une lourdeur. »

Une autre fois, voulant écouter le maire qui causait avec Bréjard, Toine s’assit sur son lit mais ce mouvement trop brusque provoqua une belle omelette. Les clients éclatèrent de rire.

( III )

La mé remplaça les œufs cassés et interdit à son gros suiffeux de bouger.

Depuis, elle ne cessa de se rendre des poules à son homme et de son homme aux poules, obsédée qu’elle était par les poussins qui mûrissaient et dans le lit et dans le nid.

Quelques jours plus tard, il ressentit un chatouillement sous son bras droit. Alors, entre ses gros doigts, il saisit un poussin couvert de duvet et la posa sur son lit. Suant d’émotion, il murmura :

-« J’en ai encore un sous l’aut’ bras. »

La mé se rendit aussitôt au poulailler placer les deux oisillons sous les ailes de la poule jaune et Toine déclara :

-« Nom de nom, quel baptême ! »

Ravis, les clients trinquaient. Bréjard demanda :

-« Dis, Toine, tu m’inviteras à la fricassée ? »

À cette idée, le visage de Toine s’illumina :

-« Pour sûr, mon gendre, que j’ t’inviterai ! »

*En patois normand, signifie mère et bé, boire.

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Published by Melchior
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